la troupe des handicapés de Louga
Les pas de la troupe des handicapés de Louga
Pour ne pas vivre à s’apitoyer sur leur sort, les handicapés moteurs de Louga, en plus des activités multiformes menées dans le cadre de leur association, œuvrent aussi dans le sens de l’expression artistique. Depuis deux ans, à travers une troupe de théâtre, ils sont partis à la rencontre du public.
Il leur arrive, en étant sur scène, de faire pleurer les âmes sensibles, de toucher certaines sensibilités. Et c’est toujours une source de sympathie, d’adhésions nouvelles, qui fait coller le public aux prestations de cette troupe. Quelquefois, c’est poignant au point que cela fasse couler des larmes. Comme la première fois que le chœur Tëlena (qui traduit l’état d’incapacité) a été donné en prestation ! « C’était au foyer de l’église. Il y avait des musulmans et des chrétiens. Et tous ou presque, du plus grand au plus petit, avaient fini par avoir les yeux imbibés de larmes. Pourquoi pleuraient-ils ? Que pleuraient-ils ? En réponses à ces questions-là, nous aussi nous nous mettions à pleurer. Comme si en tout un chacun il s’était passé un déclic », raconte Madjiguène Guèye Aïdara, choriste et danseuse. Elle avertit le public dakarois que les handicapés de Louga arrivent !
Ce sera la première sortie de la troupe hors des limites de la région de Louga. Et le 4 juin, à la Maison de la culture Douta Seck, dans le cadre du festival Kaay Fecc, elle déroulera un jeu traditionnel, une séance de lutte. Lambji sera donné en spectacle. Un lutteur wolof, Saa Ndiambour, affrontera Boy toucouleur, un Hal pulaar. De leurs vraies filiations Modou Diop et El Hadj Sow, ils promettent de ressortir leurs pratiques propres, dans un décor agrémenté par les costumes. Les chants, rythmes et danses feront le reste. Ils seront vingt-cinq artistes, dont trois garçons, à faire le déplacement à Dakar. « C’est parce que nous ne vivons pas notre handicap que nous nous sommes constitués en troupe pour chanter, danser, faire du théâtre, nous affirmer. Le trac, même les valides en ont. Mais ça passe. Nous essayons de nous libérer le maximum possible. Pour la récupération, nous gérons », confie Mme Aïdara.
Ici, tout semble être orchestré par Demba Keita, le directeur artistique, un volontaire appartenant au Ngalam, assisté parfois de collaborateurs de cette même troupe ou du Cercle de la jeunesse. « Ce sont des handicapés qui n’ont pas de jambes. Mais nous faisons de notre possible pour les initier sur tout ce que nous avons appris, notamment en matière de chorégraphie », assure-t- il. Pour, aussitôt mettre le doigt là où le bât blesse : « Le seul problème, c’est que nous ne sommes pas assez soutenus. Pour présenter un spectacle, il faut l’habiller, le décorer, etc. Et le problème de moyens demeure. » Un clin d’œil aux autorités de Louga qui devraient aider à ce que la troupe des handicapés puisse faire bonne figure et se mettre à la hauteur de la réputation de la capitale du Ndiambour.
Pourtant, en dépit de la morosité apparente, des danseuses trouvées en pleine répétition se sont voulues formelles. Au public dakarois, elles garantissent la délectation. « Des handicapés qui dansent, cela ne court pas les rues. Nous dansons du djémbé avec délice et civilisation. A Dakar, nous exécuterons Nguéweul ak Espagne, pour apporter à Kaay Fecc une contribution d’éclat », assure l’une d’elles, Adji Bineta Thiam. Fatou Sène de lui emboîter le pas : « Nous dansons aussi plus fort “ak mbaboor”, accompagné de ‘’pithié mboorek récepissé khossé’’. » Et Bôye Ndiaye de faire part de la dernière promesse : « En arrivant à Dakar, on saura que Louga est venue. “Am na fixé’’ dent blanc, ‘’am na fixé’’ dent or, ‘’té am na kagné’’. » Tout cela pour dire simplement que la troupe des handicapés de Louga compte bien honorer le rendez-vous de Kaay Fecc.
UNE DYNAMIQUE D’ACTION
Comme dans bien d’autres domaines où l’association régionale des handicapés moteurs de la région de Louga a eu à faire des pas, il y a la mise en oeuvre de cette « troupe porteuse de dignité humaine », selon le président Moctar Sow. Si l’association nationale a été créée en 1982, il a fallu attendre l’année 2003 pour que la section régionale, qui compte environ cinq cents membres, se déploie de la sorte. Une action qui contribue aussi à rompre avec une certaine image de la personne handicapée. Au début, la troupe n’avait été créée que pour sensibiliser les populations sur des questions liées à la scolarisation et à l’insertion des gens de cette condition, à l’environnement, au Sida ou au paludisme. Et un jour, la lumière est venue du Fesfop, le festival de folklore et de percussion de Louga qui l’a révélée au public. Un événement qui marque aussi la découverte par le Psic (Programme de soutien aux initiatives culturelles) de ces artistes d’un autre genre. Il y a eu, en prime, le financement de la caravane pour la promotion de la troupe des handicapés moteurs de Louga à travers les départements et des communautés rurales de la région. Par la suite, par un autre concours de circonstances, le contact a été établi avec les initiateurs du festival Kaay Fecc.
Par Pape DIAKHATE - Correspondant